mama

2007

Purgatoire mammalogique. (part 1)

Les objets biologiques importants vont par paires, les obsessions aussi. Des seins, des seins, des seins. J’étouffais sous les seins. Des seins trop gros. Des trop petits. Des qui tombaient. Des qui faisaient la gueule. Des qui louchaient. Des qui trichaient. Des trop aimés, d’autres pas assez. Des qui auraient bien voulu, mais qui ne pouvaient plus. Des qui pouvaient encore, mais abandonnaient. Des seins comme des cauchemars, j’en suais la nuit. Des seins qui m’accusaient malgré mon innocence. Des seins qui suppliaient. Je saturais de seins. On me prenait à évaluer méchamment toutes les paires qui passaient. Après quinze années d’études, dix ans d’expérience hospitalière, une thèse sur l’imagerie numérique appliquée à l’évaluation de la chirurgie plastique, une demi-douzaine de D.U., dont un de microchirurgie, j’opérais des seins à la chaîne ; spécialiste en nibards.

Je jouissais d’un très élégant cabinet, si l’on goûte le style Napoléon III, et d’une plaque rutilante : « Service de chirurgie esthétique thoraco-abdominale ». Mon banquier m’appelait par mon prénom. J’appréciais à sa juste mesure le gentil coussin qui s’arrondissait doucettement sur mon compte. Je n’avais ni le temps ni l’énergie d’en profiter. L’établissement privé du docteur Haoun, dont j’étais la responsable du secteur mammaire, ne désemplissait pas. Cet habile praticien devait sa renommée à quelques réussites mondaines, ainsi qu’à l’incroyable publicité gratuite fournie par la télévision. Haoun passait pour un joker médiatique. Il portait beau, parlait bien. Il savait rassurer le chaland pour l’appâter sous ses dehors bonasses de médecin de famille. Il était de tous les débats, reportages et articles « spécial beauté ». Le monde entier riait ou criait au scandale tout en notant fébrilement le numéro de la clinique : une véritable névrose transsociale. Je voyais des mères surendettées prendre un crédit supplémentaire pour s’offrir une dernière chance. De toutes jeunes filles grillaient leur livret dès leurs dix-huit ans pour se payer une paire à l’image des bimbos précompensées. Étudiante, j’avais espéré un métier d’avenir, le temps m’avait rattrapée ; j’avais un métier d’actualité. La chirurgie esthétique devenait un marché de masse. Moi, j’étais à l’abattage. Haoun, chirurgien médiocre, mais businessman visionnaire, avait développé une organisation à deux vitesses. Une partie clairement isolée de la clinique de l’Alma était réservée à une clientèle aisée désireuse d’être traitée à la hauteur de sa ligne de crédit : salons particuliers de réception, suites décorées par Jacques Garfield, infirmières personnelles et accompagnements postopératoires somptueusement discrets. L’autre partie ressemblait à une version médicalisée de l’hôtel discount. Les consultations préalables étaient sommaires, peu coûteuses en service. Un protocole très strict en limitait la durée ; il avait pour but premier d’identifier les cas trop complexes, voire douteux, afin de les éliminer du système. Le séjour se trouvait réduit au minimum légal : la décoration des chambres communes était spartiate, les salles d’opération fonctionnaient en batterie. À l’arrière de la clinique, une file ininterrompue d’anonymes emmaillotés laissait sa place aux nouveaux arrivants. Haoun avait cinq idées par minutes, trois rendez-vous par quart d’heure. Sa dernière trouvaille commerciale en date avait fait sauter notre standard téléphonique. En proposant un paiement très échelonné sans frais à une clientèle populaire, il avait autorisé l’accès de la chirurgie esthétique aux plus modestes. Le fantasme enfin accessible d’une beauté ou d’une jeunesse sur commande, entre cuisine équipée et vacances au ski. Sa vision, certes discutable, restait dans les bornes de la légalité. Ce n’était pas le cas de toutes les usines à silicone fleurissant à sa suite. Haoun, échaudé par quelques procès dispendieux, ne lésinait jamais sur la qualité des fournitures. Il recrutait soigneusement ses esclaves dans la crème du service public. Nous touchions des primes conséquentes sur le rendement. Les réclamations des patients annulaient ces primes ou entraînaient une révocation rapide. Un circuit vidéo filmait en permanence consultations et opérations. Un jour, un avocat viendrait nous tendre le bistouri. Les chirurgiens devaient faire leurs preuves dans le secteur plébéien pour accéder à la clientèle de la clinique de luxe. La concurrence interne était donc sauvage.

Le docteur Haoun, réincarnation physique troublante de Peter Sellers, avait le regard enfantin d’un Hrundi V. Bakshi. Son sourire éclatant, mis en valeur par une chaude carnation minutieusement entretenue, semblait inaltérable. Il était d’une correction désuète avec les dames, très « éducation anglaise », on ne lui connaissait aucun vice, sinon un faible pour les rousses généreusement dotées. Il y pourvoyait personnellement si le besoin s’en faisait sentir. Cet homme d’affaires intransigeant cachait un cœur de midinette. Sur les murs de son bureau, acajou nappé de soie brochée, il collectionnait les portraits dédicacés de ses patients les plus célèbres, soigneusement enchâssés d’argent, comme autant de photos de famille. Il collectait, puis donnait à relier somptueusement, toutes les parutions-presses people, soi-disant à titre de documentation. Il frétillait d’aise dès qu’une actrice lui demande audience et gémissait sans fin si une déesse de son cheptel osait changer de fournisseur. William B. Haoun avait hérité de sa mère, fugace starlette égyptienne, une fascination sans limites pour les feux de la rampe. Ce chirurgien thésaurisait les liftings de stars comme d’autres les autographes, se réchauffant par procuration à la lumière divine de leur célébrité. Boulimique, il ne dédaignait pas non plus l’étincelle vacillante de gloires télévisuelles plus discutables. Une apparition à l’écran lui suffisait. La diffusion tenait chez lui de la divinisation.



enmémoire de l'été


dodo

S’il est un droit parfaitement négligé par la Déclaration universelle des droits de l’homme c’est bien celui du sommeil.

Depuis une petite dizaine d’années, je vis en déficit chronique.  Les sillons précoces et coûteux en crème palliative apparus récemment sur mon visage ne sont pas dus à mon grand âge — je suis, quoi qu’en disent mes fils, encore très jeune et j’ai un merveilleux potentiel génétique —, mais au sabotage systématique du renouvellement de mon capital cellulaire par le propre fruit de mes entrailles.

Nous ne naissons pas tous libres et égaux en droit du sommeil. Certains vous diront que leur machin a fait ses nuits dès la maternité et, que dès la première année, il dormait le dimanche matin jusqu’à 10 h. Et puis quoi encore ? Goethe dans le texte à 6 mois ? Ceux là, même pas je leur cause.

Les statistiques sont gaussiennes : très peu de nouveau-nés font leur nuit, très peu ne dorment jamais (nous compatissons), la plupart dorment mal pendant trois ou quatre ans.

Ceux, qui se sont déjà retrouvés impuissants devant un berceau spasmodique, après avoir réalisé la check-list d’usage (couche/Roger, le plein/Roger, T°/optimal) peuvent comprendre la pulsion qui fait de chacun un meurtrier en puissance. Le manque de sommeil peut transformer n’importe quel individu aimant en un monstre psychopathe cherchant dans son univers domestique proche comment éteindre ces cris au plus vite et retourner se coucher : la fenêtre, le congélateur, le vide-ordures. Que celui ou celle qui ne s’est pas recouché un oreiller sur la tête pour ne plus entendre ses cris ; qui ne s’est pas endormi devant un micro-ondes, laissant bouillir le biberon ; qui n’a pas sangloté en regardant l’aube se lever sur tous ces bonnes gens vautrés dans les bras de Morphée et n’a pas, alors, maudit l’humanité, jette la première pierre ! J’aurais même pu dormir sur un lit de pierre.

En suivant les conseils des copines, on pourrait s’en sortir en se mettant au rythme du premier enfant. C’est à dire, dormir en fractionné à peu près toute la journée en se mettant en veille pour quelques mois (années ?), mais on a l’outrecuidance de la jeunesse et l’envie idiote de continuer à avoir une vie sociale, une vie active et une vie culturelle (là, je plaisante)

On se prépare de grands moments de solitude :  les 1er janvier au petit matin, à peu près tous les humains du même fuseau horaire dormiront du sommeil récupérateur du juste et de l’alcoolisme SAUF VOUS. Il fallait y penser avant de vous coucher deux heures avant.

L’énergie morphéenne est, comme l’énergie solaire, impossible à stocker. Inutile donc d’envisager de dormir AVANT d’avoir des enfants, sauf pour le plaisir. Pourquoi stocke-t-on la graisse dans les cellules et pas le sommeil ? Encore une question sur laquelle dame évolution ferait bien de se pencher (un peu dépassée par les évènements, ce dernier siècle, la bonne dame). Il faut donc appliquer des méthodes éprouvées par les grands navigateurs, les élèves des classes préparatoires et les mercenaires : les microsommeils ou sommeil flash.

Ces plages de récupération en milieu hostile (PRMH) sont cachées au coeur de vos activités, à condition de savoir, tel le flamant rose, dormir sur une seule patte sans en avoir l’air.

Quelques suggestions :

• Devant le micro-onde (le revoilà) ou le bain-marie du bib’ : 30s à 5 mm selon la technologie choisie.

• En allaitant ou en donnant le bib’ : avec un bon entraînement et un bon calage. les deux formes d’allaitement se valent en terme de rentabilité sommeil : ce que vous perdez en temps de préparation, vous le gagnez en terme de récupération, surtout quand le père se lève.  10 à 45 mm selon les gabarits.

• Dans la file d’attente du supermarché : 15 à 20 mm selon la fréquentation choisir un samedi vers 17h, optimal.

• Dans les transports en commun, privilégiez les trajets les plus longs, sans changements, la déambulation endort les monstres. 15 à 30 mm selon les trajets. (attention, possibilité de se retrouver au dépôt avec les objets trouvés)

• Dans une voiture, si vous n’avez pas de chauffeur, seul le passage à la station de nettoyage est autorisé. 5 à 10 mm de sommeil selon le cycle choisi (mon conseil, prendre le supplément polish).

• Dormir sous la douche : le bain est beaucoup plus dangereux et moins écolo. 5 a 10mm selon votre cumulus.

• Devant un documentaire animalier le dimanche aprèm’ : mini 60 mm, privilégiez le monde aquatique, effet soporifique efficace même sur les microspectateurs.

Plus tard, quand vos enfants seront plus grands et sortables, vous aurez le droit de vous endormir au cinéma devant panique au zoo IV : soit 90 mm de sieste bien méritée. Ahh, dormir au cinéma…

L’étape supérieure est de savoir dormir en marchant, mais seuls certains yogis et certains adolescents maîtrisent cette technique.

Au deuxième enfant, on est prévenu et opérationnel, mais, par définition, il y en a un premier bien actif et ces petits salopiauds ne sont jamais synchro. Au troisième ? Je ne veux même pas envisager la question, le souvenir du manque de sommeil me brûle encore les yeux. Selon une amie proche, elle-même heureuse cosignataire de quatre enfants : on entend les cris du premier et on se lève, le deuxième avec moins d’enthousiasme, le troisième, on l’entend, mais on ne se lève pas, le quatrième, on ne l’entend même pas. Un quatrième ? De la pure science-fiction.

Depuis peu, mon-fils-le-petit étant en maternelle, je suis sortie du long tunnel : quand le réveil sonne vers 7 h15, mes deux garçons ronflent encore. Je rampe vers leur chambre pour les réveiller doucement et les préparer à l’idée que, dans une heure, il faudra rejoindre l’univers carcéral, froid et sans accès numérique de l’école. Au fond de moi, je repousse une autre forme de bande-son : un bon clairon, un seau d’eau froide et VENGEANCE!!!!!

Oui je sais, c’est bas, mais ça fait du bien.

Dolto, es-tu là ? Françoise si tu es là, répond maintenant à cette question : pourquoi les enfants se lèvent-ils plus tôt le week-end que la semaine ? Merci de me répondre assez vite, avant que je commette l’irréparable.

Spéciale dédicace à madame et monsieur H, nouveaux adhérents au club des parents sans sommeil.



Rocket man

24oct09

1972, le drapeau sur la lune avait trois ans. Moi aussi.
Elton John ressemblait à Dexter et ne chantait pas encore pour les princesses mortes et les BO des Disney.
En boucle, jusqu’à l’écœurement.


cielgris

Venise-Clamart.

J’ouvre les yeux. Les murs de ma chambre d’hôtel me contemplent sans me reconnaître. Venise, trois heures du matin. Le narcisse impassible se mire dans le vernis de la table basse. Je sais avant de décrocher. La bête est sortie de la jungle. Personne ne vous appelle au milieu de la nuit pour vous parler de la météo. La voix de mon père me semble si proche malgré la distance. « Éden ? » Il n’a pas besoin d’en dire plus. Sa présence dessine la forme même de l’absence.

– Où es-tu ? Je prends le premier avion, j’arrive.

– Elle est déjà partie, Éden. C’est arrivé hier soir. Très vite. Ils n’ont rien pu faire à l’hôpital.

– J’arrive.

Voilà, cette fois je suis en retard.

Nous voilà tous les deux assis à la table de cuisine suédoise. Nous buvons du thé. Elle possédait une sorte de thé pour chaque heure. Rien dans cette pièce ne révèle son absence. La vaisselle est faite, le pli du pantalon de mon père est toujours aussi impeccable. Seul, peut-être, le silence semble étranger. Ma mère écoutait la radio du matin jusqu’au soir. Il m’a demandé de préparer avec lui les vêtements pour habiller le corps. Il a choisi une robe de lin blanc, achetée pour un futur voyage en Tunisie. Il l’a repassée lui-même. Ils lui ont rendu ses bijoux. Il a gardé l’alliance et m’a offert sa bague de fiançailles. Je ne pouvais lui refuser cet abandon. Le téléphone sonne encore. Tacitement, nous nous partageons les appels. Condoléances d’usage. Date, lieu, merci de votre appel. Non, pas de cérémonie religieuse. Non, elle n’a pas souffert. Un A.V.C. pendant son sommeil. Un petit vaisseau qui claque dans le cerveau. Imprévisible. Oui, c’est vrai, on est peu de chose.



L’Étoffe des héros (The Right Stuff) /Philip Kaufman/1983.

Dennis Quaid, Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard…

De mon enfance de garnison, je n’ai gardé ni honte, ni rébellion contre l’autorité ou l’armée. La guerre est atroce. Vingt mots ne suffiront pas à régler le problème. Je n’y ai pas développé non plus un phantasme oedipien pour les hommes en uniforme ou les pompons de marin (quoique). J’ai cependant un certain faible pour les navigants. Mon enfance est imprégnée de l’odeur du kérosène, de l’odeur de cuir des blousons de vol, de l’odeur de la kro’ et des merguez au bar de l’escadrille. Au Noël-du-travail-de-papa, l’homme en rouge arrivait en hélicoptère et portait des rangers au pied.

J’ai mes limites : Ma libido ne s’affole pas à la vue de n’importe quel pékin muni d’un chewing-gum et d’une paire de Ray-ban doré. Statistiquement, le pourcentage d’abrutis est le même chez les navigants que chez les rampants.

Est-ce cette nostalgie qui me fait voir et revoir ce film ? ou simplement Sam Shepard ? Je ne me lasse jamais de regarder Chuck Yeager, une épaule démontée, passer pour la première fois le mur du son dans un avion-suicide sans jamais perdre son flegme (et utiliser son chwing’). Je n’aurais pas aimé être la « Glamourous Glennys » qui l’attendait sur le tarmac. J’aurais aimé avoir le courage d’être dans cette fusée orange moi aussi.

Le vrai Yeager, juste pour se faire du bien :


c lundi wap wap


jedi

Un soir, mon premier enfant encore au stade larvaire sur la hanche, j’ai téléphoné en pleurs à ma mère. Plusieurs nuits sans sommeil ; la vue de mon oeil vitreux et de mes hanches apocalyptiques tous les matins dans le miroir ; l’incapacité dans laquelle j’étais de lire — et de comprendre — autre chose que l’arrière d’un paquet de corn-flakes avaient eu raison de mon blindage de grande fille autonome.

« Mais pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était ça avoir un enfant ? » « Pourquoi tu m’as parlé de la plus belle chose-du-monde ? des câlins, des bisous ? du rose du bleu, des gâteaux, des ballons » « Pourquoi tu ne m’as pas parlé du RESTE ? »

Et ma ma mère-cette-sainte de protester qu’elle ne s’en souvenait pas du RESTE. Ou à peine.

N’en voulez pas à vos mères, les filles, elles n’y sont pour rien : elles n’ont rien caché : l’inévitable amnésie est provoquée par la sécrétion de l’ocytocine, l’hormone de l’attachement. Si les mères transmettaient leur véritable expérience, l’humanité serait déjà éradiquée depuis belle lurette. L’oubli de l’effort et de la douleur est la garantie de la perpétuation de l’espèce (l’orgasme aussi, mais ce n’est pas l’objet de cette rubrique).

Parodiant Bourdieu en un sanglot, je cris : la maternité est un sport de combat, mes sœurs. Je harangue la foule d’un amphithéâtre imaginaire remplie à ras bords d’aspirantes parturientes : si vos mères, vos soeurs et consoeurs ne vous ont rien dit, ÊTES-VOUS RÉELLEMENT ENTRAINÉES POUR CE SPORT ?

Vous pensez que trente heures de contractions et quinze de travail suffiront à remplir votre quota d’abnégation pour la vie ? — Et je ne parlerai pas de périnée, il y a des garçons sensibles à l’écoute — Vous ne vous en tirerez pas à si bon compte. Vous devez entamer une intense préparation mentale et physique. Allez, enfilez votre jogging rose, oui le même qu’au sortir de la maternité, et au boulot !

Niv. 1 : échauffement.

Objectif : Endurcir son corps, gestion du mental.

Équivalent : traversée de l’Atlantique en solitaire, aller et retour.

Votre modèle : Florence Autissier

• Continuer à vivre, poser correctement son mascara et ne pas étrangler son compagnon avec seulement 4 h de sommeil par tranche de 20 mm.

• Être capable de dormir (« récupérer ») dans n’importe qu’elle position, quelque soit la température ou le degré de confort. Exemple : dormir à quatre dans un lit prévu pour deux — vous me direz que les enfants prennent moins de place. Que Nenni, bande de débutantes ! Le modèle giratoire est capable malgré ses 77 cm d’utiliser la longueur, la largeur ET la diagonale d’un lit, et ce, de manière simultanée.

Niv. 2 : le fractionné.

Objectif : endurance et réactivité.

L’équivalent : le triathlon de l’extrême 3,8 km à la nage, 180 km à vélo et un marathon pour finir.

Votre modèle : Ironwoman.

— épreuve nº 1 : parcours de nuit basique consistant à apporter à son un enfant hurlant un verre d’eau fraiche dans une chambre obscure, sans se prendre la porte, s’empaler les pieds dans les Legos, glisser sur une @&!* de bille, tout cela assez vite pour ne pas réveiller le deuxième, et sans renverser le verre.

— épreuve nº 2 : rédiger un rapport d’une importance mondiale et/ou laisser son empreinte dans l’art du XXI ° siècle et/ou sauver le Monde entre 8h30 et 16h00 ; sauter dans le métro ; composer mentalement un repas équilibré pour quatre personnes qui ne vous sera pas vomi sur les genoux par des enfants militants antiverts ; acheter les éléments de ce repas tout en téléphonant au pédiatre pour le supplier de bien vouloir vous recevoir avant le mois prochain, votre pti dernier ayant décidé de réchauffer la planète à lui tout seul ; puis atteindre l’école à 16h20  sans avoir oublié le goûter, la bouteille d’eau et le ballon de foot que les amours vous ont gentiment casé dans le sac à main qui-coûte-un-oeil dès le matin ; ne pas avoir oublié, entre-temps le nom des enfants que vous récupérez (cela ne se fait pas) : tout ça parce que la baby-sitter s’est fait porter pâle et vous a prévenue à 15h58. (fiction totale, je baise les pieds de mes ultracompétent(e)s baby-sitter).

Soufflez environ 2 minutes.

Préparez le dîner ;  inspecter de visu le lavage de dents ; raconter une histoire, deux, trois, quatre ; rangez les enfants dans leur lit ; embrassez-les et rampez jusqu’à votre propre paquetage avant de vous endormir même pas démaquillée.

Soufflez/rompez/ronflez

— épreuve nº 3 : recommencer le lendemain en ajoutant une leçon sur le calcul intégral à la liste.

Niv. 3 : Figures techniques.

Objectif : synchronisation optimale corps/esprit.

L’équivalent : Patinage artistique*

Votre modèle : Soria Bonaly.

les Figures imposées :

• Le pas croisé : rythmique indispensable consistant à avancer sans tomber avec 6 jambes dont deux paires ne sont pas à vous. (d’où l’expression : « ne reste donc pas dans mes jambes »)

• La fente cambrée : indispensable pour rattraper au vol un objet de + de 200 g avant qu’il ne touche la tête de votre l’enfant, ou rattraper l’enfant dans son entier avant qu’il ne touche le sol d’une hauteur supérieure à sa propre taille.

• Le porté/levé avec prise sous les bras : un grand classique du nain-qui-fait-un-caprice-et-qui-ne veut-plus-bouger-devant-les-voisins.

• Le porté/levée par la hanche : l’incontournable. Mais, passés les 3ans/15 kilos kilos, zêtes mûres pour l’ostéo, ou la démarche chaloupée version Bretonne à Montparnasse plutôt que Marilyn à L.A..

Les spirales ou figure doubles, ici par ordre croissant de difficulté :

• La pirouette assise consiste à fournir un compte-rendu audible par un enfant de 4 ans sur la reproduction des mammifères bipèdes tout en se faisant les ongles de pied.

• La pirouette allongée ou pirouette arabesque (dite également spirale cosmique) consiste en une approche de la cosmogonie einsteinienne pendant la pause d’un masque à l’argile.

• Le flip ou Salchow piqué est une tentative de relation sexuelle conjugale avant 23h30, non interrompue par arrivée intempestive de nains .

Je fibrille à taper comme une folle sur mon clavier, car je sens pointer la grande amnésie : un rapport certain avec un quota de sommeil croissant.

Non seulement mondial, mais aussi ancestral, le véritable complot est là : conçu pour faire oublier les épreuves aux mères et les transformer en prosélytes de la maternité. Je soupçonne MÈRE nature, qui fomente ce complot : 1/d’être Père nature ou 2/d’être une sacrée perverse. Quelles preuves ai-je à ma disposition ?

J’ai fait deux enfants, dont un EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE.

Dolto, es-tu là ? Si tu es là, réponds-moi… Qu’est ce que je disais déjà ? la plus belle chose du Monde ? Ahhh ça y est, mon dieu ! Je suis contaminée… arrggg

* vous n’êtes pas obligée d’adopter les costumes : il y a tout de même des limites à l’abnégation.


actionfreud


p'p

2005
Princesse Lili.

Lili avait insisté pour me retrouver à l’hôpital à l’heure du déjeuner. Je pensais l’emmener à l’extérieur ; il faisait beau et la perspective d’un énième plateau-cantine m’épuisait. On ne s’était guère vue ces derniers temps. Elle me fuyait, elle me manquait. Elle s’était assise dans la salle d’attente du service. Confondue avec le quotidien des murs. Ma Lili, où étais-tu passée ? Elle s’est levée avec un petit signe de la main. Elle a refusé le repas, elle était venue pour me parler. Ma partie professionnelle lui aurait conseillé la première option. L’amie avait des mois de négligence à réparer.

Qu’est-ce qu’on dit dans ces cas-là ? « Ça va ? » La question la plus hypocrite qui soit, celle qui n’attend pas de réponse.

– Comment vont les jumeaux ? Tu veux un café ?

J’en pris un au distributeur, trop sucré, histoire de tenir le jeûne.

Alors, quoi de neuf ?

– Pas ici. Dans ton cabinet.

Je fus un peu surprise par son ton cassant. Derrière mon bureau, je l’invitai à s’asseoir. Elle jeta un regard vide sur mon antre, les maigres tentatives pour personnaliser ma cellule : quelques fleurs, un portrait d’elle portant à bout de bras mes filleuls hilares. Photo dont elle détourna les yeux.

– Ils sont en vacances avec leur père et sa grognasse — elle ricana — T’inquiète, je suis parfaitement aimable avec elle. Je ne dis rien devant les jumeaux. Je ne suis pas obligée de l’aimer non plus.

Sa verve était intacte. Le divorce n’avait pas tout changé.

– Ils t’embrassent d’ailleurs. Ils ont promis de t’envoyer une carte. C’est dingue comme ils continuent de t’aimer avec le peu de temps que tu leur accordes.

Des reproches. Ça, c’était nouveau.

Je suis désolée, j’ai tellement de travail.

– Ouais. C’est ce qu’il disait aussi. Il a quand même trouvé le temps de me larguer.

Il subsistait des douleurs contre lesquelles ni ma science, ni mon affection ne pouvaient rien.

Tu n’as vraiment pas l’air en forme. Tu as vu quelqu’un ?

– J’ai promis de consulter pendant qu’il promène le nouveau cul de sa grognasse sur la plage. Je n’ai pas précisé quel genre de médecin.

Mon defcon intérieur monta immédiatement à cinq. Je la voyais venir sans oser y croire. Je me retranchai prudemment derrière un vocable plus professionnel.

On a un très bon psy dans le service. Il te prescrira de quoi passer ce mauvais cap.

– Tu as toujours eu un don pour la litote. Je n’ai pas besoin d’un shrink.

Elle ôta fébrilement veste, tee-shirt et soutien-gorge puis se planta debout devant moi, nue jusqu’à la taille.

Qu’est-ce que tu fais ?

– Regarde. Tu connais bien mon corps. Tu l’as suffisamment dessiné.

Je la regardai, un peu gênée. Effectivement, je l’avais souvent vue nue par le passé. Son corps avait changé. Il était d’une maigreur inquiétante. Lili n’avait jamais été pourtant du genre à s’affamer. La cicatrice de sa césarienne bâclée barrait son ventre comme un reproche. Ses seins, jadis glorieux, s’accrochaient tristement à sa cage thoracique anémiée.

Tu as le corps d’une femme qui a eu deux enfants. Tu as juste besoin de prendre un peu de poids et de faire du sport.

– Non, j’ai besoin d’une nouvelle paire de seins.

Je soupirai. Voilà, cela devait arriver un jour. Elle était aussi extrême dans le dépressif qu’elle l’était dans le festif. Ce con l’avait vraiment tué.

Lili, je suis la dernière personne à qui tu peux demander ça. En plus, tu n’es pas dans ton état normal. On en reparlera plus tard. Quand tu iras mieux. Tu dois réagir.

– La Lili de tes souvenirs est morte, dit-elle en ramassant ses vêtements. Tu n’es pas le seul chirurgien sur Paris, tu sais. Je me considérais, au moins, comme ton amie.

– Attends. Ne me joue pas la grande scène du II. Tu déboules, à moitié morte, pour me demander de t’opérer… C’est le médecin qui parle en premier.

Elle me toisa, furibarde.

Tu es toujours en train de te cacher derrière quelque chose. Tu es incapable d’aimer Éden. Toi et ton boulot, toi et ta carrière. Tout ça, c’est de la merde.

J’avalai la couleuvre.

Ça ne te rendra pas ton mari… Elizabeth.

Elle lâcha la poignée, s’adossa à la porte et se laissa couler. Elle pleurait doucement. Je la pris dans mes bras pour la bercer. Tous les deux accroupies par terre, on se murmura des excuses inutiles. J’essayai de temporiser.

On va en discuter. Tu dois d’abord te remplumer. On va se faire un dîner de filles ce soir. Toutes les deux. Comme avant. On va picoler, bouffer des trucs qui font grossir, cloper comme des malades… Taper sur les mecs… Je te ferai les ongles de pieds. On va même se coucher sans se démaquiller.

Entre sourire et larmes, elle finit par balbutier.

Seulement si je fais la bouffe moi-même. Tu es trop dangereuse comme cuisinière. Et ne m’appelle plus jamais Elizabeth, on croirait entendre ma mère.

À vingt heure tapante, mon amie s’annonça par des coups de pied dans la porte. Elle débarquait les doigts coupés par ses sacs de courses trop lourds. « Vite. Aide-moi, je suis au bord de la gangrène. » Elle s’était changée, lourdement remaquillée. Je sentais un léger mieux dans son allure. Une simple amélioration de surface. Me laissant ranger les courses, elle arpenta mon salon. « C’est authentique comme un duty-free ici. Tas l’intégral Habitat ? » Je n’avais jamais pris le temps de m’occuper vraiment de mon appartement flambant neuf. J’avais tout commandé par Internet un soir récent où les cartons de déménagements commençaient à me miner.

Je préférais ta période bohême. Tu es tellement attentive aux détails d’habitude. Je te croyais plus sensible. Il n’y a aucune photo, on dirait une chambre d’hôtel.

Je n’aime pas les photos. Du passé faisons table rase.

– Ça ne te ressemble pas.

– Je ressemble à quoi d’après toi ?

– Tu connais le mot miroir ?

– J’évite les miroirs. En général, ils ne m’apprécient pas.

– Un comble pour un chirurgien esthétique. Dis donc, Calimero, c’est mon soir. À mon tour de me plaindre. À toi d’écouter.

Je la rejoignis pour lui tendre un verre.

Pour la cuisinière.

– As-tu, au moins, de quoi procéder ?

– Pas de problème. J’ai acheté l’intégrale de la page cuisine. Tu vas l’étrenner.

– Il y a au moins quelque chose de neuf dans ta vie.

– Merci. J’espère que ta bouffe sera moins salée.

Nous poursuivîmes nos échanges d’amabilités pendant qu’elle préparait le repas. Le chassé-croisé aigrelet était depuis toujours notre forme de communication la plus intime. Ce soir, nous marchions sur des œufs en tentant d’occulter les mots bien plus vrais de l’après-midi. Il y avait comme une légère hésitation dans notre pas de deux habituellement si parfaitement rodé. Nous nous installâmes pour dîner sur la table basse du salon.

Après quelques verres, j’avais la tête lourde et le débit subtilement ralenti. Lili tenait mieux l’alcool, question d’entraînement. Elle repoussa son assiette pour se rouler un joint à même le plateau.

T’as repris ? Je croyais que tu ne la supportais plus.

– Je la fume pure. C’est la clope qu’est mauvaise, pas l’herbe.

Elle me tendit le stick que je refusai.

Je t’en prie, après toi. Qui roule, bamboule.

– Tu te souviens de ça ?

Elle tira deux longues lattes en regardant le plafond puis me passa le joint.

Je n’ai pas fumé depuis une éternité.

– Comme le sexe ou le vélo, la fumette ne s’oublie pas.

– Si ça continue, je saurai à peine faire du vélo.

– T’as personne en ce moment ?

– Niet. Nada. Pas l’ombre de la queue du cheval blanc d’un prince. Même de deuxième main.

– On trouve de tout sur Internet. Je peux t’indiquer les bons spots.

J’avalai la fumée de travers.

Tu dragues sur Internet ?

– Il faut bien s’adapter au marché. Difficile de trouver un mec avec mon étiquette « divorcée/deux enfants ». Il n’y a pas grand-chose à draguer à la sortie des écoles.

– C’est marrant, tout semblait toujours si facile pour toi avec les mecs.

– Tout fout le camp ma bonne dame, même mes super pouvoirs.

Nous méditâmes un moment sur nos jeunes années. Nous n’étions pas si vieilles, mais les dates de péremption féminines semblaient de plus en plus précoces. La nostalgie nous menaçait.

Tu veux voir un film ?

– Pourquoi pas ? Un truc qui ne réclame pas de cerveau.

– C’est quoi un cerveau ?

Elle se leva difficilement, manquant de s’écrouler sur la table.

Putain, même mes genoux foutent le camp.

Sa posture était pathétique, elle déclencha pourtant un fou rire commun. La vague montante me remémora des souvenirs d’hilarité bien plus sincères. Nous nous étendîmes sur les canapés pour laisser passer le flot. La musique se tut. J’avais une terrible envie de faire pipi, mais mon corps refusait de bouger.

Tu crois encore au prince charmant ?

– Non, en revanche, j’ai embrassé plein de crapauds.

Elle se mit à rire, indulgente. La fumette lui rendait provisoirement son optimisme naturel.

On devrait attaquer Walt Disney pour publicité mensongère. Quand tu penses à toutes les conneries que biberonnent les petites filles. Pas étonnant qu’on arrive toutes à la trentaine seules et mortes de faim.

– Je lève mon verre à une génération d’anorexiques dépressives en mal d’amour.

– Je lève le mien à Barbie sainte patronne des chirurgiens esthétiques.

– À Cendrillon, Blanche-neige et à toutes les peaux d’âne.

– Tu oublies la petite sirène. Le message caché de la petite sirène.

– Tu nous refais la psychanalyse des contes de fées ?

– Si tu réfléchis bien, c’est un véritable mode d’emploi de la féminité.

– Vas-y, tu es bien lancée.

Elle tendit un doigt solennel.

Pour chopper un mec bien, il faut savoir se taire et avoir mal aux pieds.

– Je n’avais jamais pensé aux talons aiguilles sous cet angle.

– Attends, attends, j’en ai d’autres. La princesse aux petits pois : pour être traitée comme une reine soit casse-couilles.

– Cendrillon ?

– Couche-toi avant minuit si tu ne veux pas ressembler à une citrouille !

– C’est plus facile de ramener un prince en Porsche et en Prada qu’en blouse de ménage.

– Pas mal.

– La belle au bois dormant ?

– Ne touche pas à toutes les quenouilles du royaume, contente-toi de ton Prince.

– Peau d’âne ?

– Tous des salauds, même papa.

Elle se tassa. Mauvais sujet de conversation. Elle était si triste. Les mots devancèrent ma pensée.

Tu les auras ces seins. Je vais me débrouiller.

Elle sembla peu s’étonner de sa victoire.

Oye, fais-moi la plus belle paire de nibards de l’hémisphère nord. Sa radasse en crèvera de jalousie !

– Tu n’éviteras pas le shrink.

Elle dormait déjà. Je la couvris comme une enfant, lui caressai la joue. La phase dépressive s’avère toujours le pire moment pour envisager une opération. Je le savais pertinemment. Lili était mon amie. Je ne voulais pas la perdre.

Lili a eu la plus belle paire de nibards de l’hémisphère nord, avec, en prime, un ventre tout un neuf. Ses seins m’ont coûtée très cher. En contournant la liste d’attente pour l’opérer rapidement, j’ai usé d’un passe-droit réservé à Dieu le Père. Malbhati m’a massacrée. J’étais déjà dans son collimateur. Il m’a traitée, entre autres douceurs, d’irresponsable et d’arriviste. Il m’a assommée de ce dont je me doutais depuis longtemps, sans pouvoir m’y résigner : je ne deviendrais jamais chef de service. Inutile de m’acharner. Trop de diplômes, pas assez de couilles. Pour rien au monde, il ne lâcherait son trône à une femme, aussi compétente soit-elle. Comme par hasard, son fils finissait son internat de chirurgie.

J’ai retenu mes larmes. Il eût été trop heureux de vérifier la véracité de sa thèse : quand une profession se féminise, elle s’affaiblit. Il omettait toutes les bourdes, tous les séminaires soporifiques assumés à sa place. Tous les articles conçus, rédigés par mes soins, signés par son seul nom. On vous reproche forcément un jour les services rendus. J’aurais dû riposter, mais les mots m’ont désertée ; la conscience gelée entre fureur et culpabilité. Je me suis retranchée quelque part à l’intérieur. À la fenêtre, une mouette est passée. Que pouvait bien faire une mouette si loin de la mer ? Il a paru étonné de ma passivité. Je l’avais habitué à plus de combativité. Je n’avais plus assez faim, engourdie par le confort d’une urgence permanente. Il m’avait habituée à ses colères. Peut-être était-ce un round pour la forme. Peut-être voulait-il seulement resserrer la bride. Trop tard. Je n’étais déjà plus là. Il a ouvert les vannes d’une digue qui menaçait de s’écrouler depuis longtemps. Je ne finirais pas ma vie sur un banc de touche. J’ai démissionné. Il s’est mis à rire, incrédule. Je suis partie en fermant la porte très doucement.

Sur le trottoir devant l’hôpital, entre les ambulances et les piétons inquiets, j’ai trouvé tout ce que j’aurais dû lui cracher pour m’en sortir avec un peu plus d’éclat. Le panache rétroactif est un de mes exercices préférés d’auto-flagellation.




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Mes délices