Mon amoureux, au demeurant homme bien informé, me taxe parfois d’être d’une raideur toute teutonique.  Teutonique. Moâ, hasardeux/miraculeux/douteux métissage hispano-celtique. Je proteste, mais j’admets. Je suis parfois coupable d’intolérance, car j’aime trop les mots. Je suis atopique à leur usage inapproprié et allergique à la dialectique à la mode. Ça me gratte. (je suis coupable également de bavardage, de boulimie et de mauvaise foi : rien de rédhibitoire). Après avoir survécu à une épidémie « d’improbable », qui elle-même faisait suite à une « éponymie » particulièrement sauvage, nous voilà envahis par une nouvelle expression en vogue : je vous préviens, si j’entends ou lis encore une fois « l’ADN de la marque », je vomis 2.0.
Ce n’est pas l’idée de la métaphore qui me convulse l’intérieur : j’adore les métaphores, les litotes et autres synecdoques (quel mot est plus joli que synecdoque ?), j’abuse du néologisme, je barbarisme à tous les vents. Ce qui me fait éructer est l’absence d’imagination, la frigidité sémantique, les anorexiques du vocabulaire. Tout le monde utilise les mêmes expressions dans une galerie immense de mots laissés à l’abandon. Que toutes les filles se mettent à porter des marinières ou des combinaisons de pompistes, soit, il faut bien que le corps exulte (et je suis une fille, je lis le Elle et j’aime les marinières), mais pitié, laissons les mots en dehors de la mode !  Du moins celle qui tient plus de la soumission que de la création. Les mots sont libres de droits. Il y en a des petits, des grands, des cintrés et des blousants. On peut entrer dans un dictionnaire des synonymes comme on visite une pâtisserie : avec recueillement et gourmandise.La réduction du « champ lexical » est une preuve supplémentaire de l’appauvrissement et de la systématisation de la pensée collective. Le langage sera toujours bien en deçà de la pensée, certes, (« allitération » je t’aime), mais le langage est une des clefs de la liberté et de la jouissance. Un jour, un petit malin va breveter les mots. D’autres ont bien breveté des parties du génome humain, et cela ne choque personne. Vous ne pourrez plus dire « tu es belle » sans verser des royalties à l’Oréal, « je t’aime » à vos enfants sans payer Kinder, et l’usage du « i- » sera déposé par Apple.On fera moins les mal©ns  avec notre puta©n d’ADN de marque.


burn out

29jan10

On était deux, dans une décapotable rouge, les cheveux au vent. Le ciel était bleu. On avait dans les 25/30 ans et des possibles à la tonne. À égalité. La route était longue, mais on s’en foutait, elle était belle et semblait faite pour nous. On a pris de belles photos souvenir. On partageait le volant, il n’y avait pas d’itinéraire précis, on ferait le plein au dernier moment, on s’arrêterait pour manger quand on aurait faim, peu importait le menu.

Et puis j’ai dû m’assoupir, un bref moment. Continue reading ‘burn out’


Chez les heureux élus. (part 2)

Le salon polaire commençait à se réchauffer du brouhaha discret des conversations apéritives. Gloria me fit tourner parmi les convives comme une enfant qu’on exhibe avant de l’envoyer au lit. Comparés à mon uniforme habituel, pull noir, pantalon noir, les savants plumages à l’entour me renvoyaient à l’image d’une petite fille en pyjama rose au milieu d’adultes sophistiqués. On me présenta à un échantillonnage féminin fabuleusement maigre, dont les pommettes et lèvres sphéroïdes contredisaient la silhouette juvénile. Je reconnus immédiatement à leur expression interchangeable le travail peu subtil de notre concurrent le plus direct. Tempus edax, homo edacior. Elles étalonnèrent, par habitude, mon potentiel de dangerosité : âge présumé, patrimoine, frais de représentation, pour me classer, rassurées, dans la catégorie « fournisseur ». Ointe de leur sourire approbateur, j’eus accès à la partie mâle de l’espèce ; nettement moins mince, mais affichant dentition ou chevelure des plus florissantes. Continue reading ‘maisoneden•roman#21.2′


Chère Françoise,

je me permets de t’appeler par ton prénom, tu ne t’en formaliseras pas, je l’espère. Nous laisserons Marcel, Sigmund et tous les autres à leurs études et à leur postérité, ici nous sommes entre mères.

Souvent, je t’appelle, en vain… je regarde partout, sous le berceau, derrière la table à langer, dans le cartable du grand, tu n’y es pas.

En vérité, c’est à mon enfance et à ma propre mère que j’en appelle. À ma mère-cette-sainte qui t’écoutait religieusement et qui voulait bien faire. Le prototype même de la môvaise mère. Car je suis d’une génération de femmes dont les mères ont pour la plupart connu 68 sans pleinement en vivre la libération. Nous avons été biberonnées à l’idéal féministe : sois indépendante des hommes ; fais des études ; sois forte ma fille. Dans le même temps, ces mères très présentes, nous ont transmis l’amour de l’amour maternel bien fait, de la foi en Françoise Dolto et de la recette de la blanquette de veau. Continue reading ‘Lettre à Françoise D.’


Chez les heureux élus. (part 1)

La porte s’était ouverte sur un hall immense, habité d’un miroir baroque solitaire. Posée sans façon à même le parquet noir brillant, sa majesté vaincue semblait attendre les déménageurs. Je lui offris mon reflet compatissant. Elle me rendit une image gauche et piquée dont je n’eus pas le temps de retoucher la sincérité, Gloria s’y incarnant brusquement à mes côtés.

« Mademoiselle Éden ! Entrez, entrez. » La maîtresse de maison mimait l’heureuse surprise d’une visite inopinée. Elle m’avait pourtant invitée en personne à ce « petit dîner entre amis ». Elle tourna sur elle-même avec grâce, me présentant l’excellent entretien qu’elle faisait de mon œuvre.

Je suis ravie, ravie, ravie. Je ne me suis jamais aussi bien sentie bien. Vous êtes une perle. Non vraiment, il y a de la magie dans votre travail. Mes amies me harcèlent littéralement. Elles sont vertes. Ne m’en veuillez pas si je ne vous les envoie pas tout de suite, c’est tellement difficile de nos jours de garder ses petits secrets. Entrez, entrez, les autres ne vont pas tarder. Continue reading ‘maisoneden•roman#21.1′


Prime de risque

29déc09

Je crois qu’il est temps, sans tomber dans le gâtisme de bas étage, de parler aussi de ce qui est bon dans la maternité… après toutes ces lignes consacrées à l’enfer du devoir, penchons-nous un peu sur les avantages du job : on les oublie parfois, engloutis par un flux tendu d’intendance, d’obligations et de bruits. (pour les avantages de la paternité, je ne me suis pas compétente). Voici une petite liste non exhaustive, j’attends vos suggestions les filles.
— Faire la sieste avec ses mômes, un grand moment de complétude.
— S’enfiler, en toute bonne conscience intellectuelle, l’intégrale Pixar/Gibli et même, on peut l’avouer, tous les Dysney.
— S’empiffrer aux goûters.
— Faire des avions en papier, jouer aux Legos, faire de la pâte à modeler.
— Leur expliquer le Monde et ne recevoir aucune contradiction. (valable jusqu’au CE2, après, faut ramer) Continue reading ‘Prime de risque’


« Ret. s’abst. »

Lili s’affaire dans la cuisine. Les jumeaux se sont plantés devant le poste de télé. Après les obsèques, nous avons raccompagné mon père à la maison. Rex a fureté un peu dans toutes les pièces, puis il s’est installé à côté de lui sur le canapé. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter ? Il y a comme une aberration spatio-temporelle à le voir déambuler, lui et sa peau de bébé douteuse, ses tweeds sur mesure, dans ces pièces où flotte encore mon enfance. Depuis leur grande braderie du blanc, l’entropie familiale a repris ses droits. Le salon a une vague odeur de moisi, une odeur de vieux. Des bibelots, des souvenirs de voyage ont colonisé les étagères. Les murs ont perdu leur virginité sous une multitude de petites toiles colorées. Ma mère s’était mise à l’abstrait. Mon père à la philo. Les rayonnages croulent sous le poids des volumes. Leur ordre chronologique suffira-t-il à remplir le silence de la maison ? Je l’examine à distance. Il est voûté comme une parenthèse. Continue reading ‘maisoneden•roman#20′


Voilà, vous avez accompli votre devoir génétique, répondu à l’appel des hormones et engendré une ou plusieurs merveilleuses créatures. L’éducation proprement dite commence. Il est loin le temps où l’éducation d’un hominidé se concentrait sur la survie : chasse, cueillette, techniques traditionnelles de séduction et d’épouillage.  Vous devez préparer vos enfants à un monde accéléré, où ils devront non seulement survivre, mais, comble de la complexité, être heureux. Bref, vous devez transmettre des clefs que, même à un âge avancé, vous n’êtes pas bien sûre de posséder. Comment transmettre ce que l’on a, dans la joie ou la douleur, amassé tout au long de sa vie : expériences, connaissances, intérêts, culture ?  L’école des mères n’existe pas : la pédagogie familiale est un exercice dont on ne connaîtra qu’a posteriori l’efficacité. Continue reading ‘La transsubstantiation de la coquillette’


Café viennois

12déc09

café viennois


salières

2007

Purgatoire mammalogique. (part 2)


À l’aune de l’état d’excitation où se trouvait le bon docteur, on pouvait juger de l’importance de son patient du moment. C’est un Haoun apoplectique qui m’interpella sur le vidéophone interne. « Docteur Martin, auriez-vous l’obligeance de nous rejoindre dans mon bureau ? As soon as possible… » L’emploi d’anglicismes lui permettait de napper l’impératif d’un enrobage bon-enfant.

Dans son bureau m’attendaient deux crinières blondes, dont une authentique. Haoun me présenta, comme si de rien n’était, Gloria Barthome, accompagnée par sa fille Daria. Cette actrice, internationalement reconnue, avait derrière elle une carrière longue et intelligente. Elle avait toujours su paraître plus jeune. Formellement, elle affichait une petite quarantaine radieuse. Biologiquement, je lui en donnais soixante bien sonnés. Daria, elle, était une demoiselle falote, pâle copie de son auguste maman.

Haoun m’exposa la demande. Mes talents « ès décolletés » étaient enfin estimés à leur juste valeur. Celui de la mère semblait tout frais. Il s’agissait donc de la fille. Continue reading ‘maisoneden•roman#19.2′




Mes délices