Homo mobilis roulabitor

À un sphinx vieillissant essayant de refourguer à Oedipe-qu’a-bon-dos son énigme*, la mère moderne déclare : « dégage matou, t’es plus dans le coup ». La question doit être reformulée ainsi : qu’est-ce qui est à quatre roues le matin, à quatre roues le midi et à quatre roues le soir ? L’enfant est en poussette, l’homme adulte au volant de son 4X4 et le vieillard aliéné à son fauteuil roulant. Dans cette société ultramotorisée, jusqu’à preuve du contraire, le moteur du matin, c’est vous, et jusqu’à un âge avancé.
L’achat d’une poussette est aussi impliquant pour des parents néophytes* que celui d’une voiture et parfois aussi coûteux. Les malheureux se retrouvent errant dans les boutiques spécialisées, poursuivis par des dealers sans scrupules essayant de leur fourguer les véhicules avec le plus d’options.
Qui sont les grands malades mentaux à l’origine de la conception de ces monstres de plastique et de métal ? Les mêmes qui veulent nous fourguer des ordinateurs et des voitures pour les femmes : des designers et les pires, des jeunes, ceux qui ne sont pas impliqués. Faut-il avoir des enfants pour concevoir des poussettes ? Faut-il être une femme pour concevoir des ordinateurs pour les femmes (avec des housses roses) ? Ce n’est pas la même question : les femmes ne sont pas une minorité (si, je confirme), les jeunes parents, eux vont le devenir. Ne nous égarons pas.
La poussette est un exemple de projet ou l’expérience utilisateur prend tout son sens et nécessite plus d’une après-midi d’usage, le facteur usure du poignet et douleur lombaire étant primordial. Le parent-elbow est une pathologie typique : crampes au niveau du pouce et contractures des muscles dorsaux. Je me dévoue donc, en temps qu’utilisatrice chevronnée (quasiment une décennie à pousser), pour donner quelques recommandations à l’achat.
• Contracter un emprunt sur vingt ans pour acheter une navette spatiale à votre enfant est inutile. Rappelez-vous qu’il ne verra ce véhicule que de l’intérieur pendant de longs mois. Ce n’est donc pas un souci d’éducation esthétique précoce qui doit vous guider. Réinvestissez l’argent directement sur votre personne, car c’est vous que le nourrisson regardera la plupart du temps.
• Acheter une poussette cosmique à trois roues surélevées avec un look de Darth Vador sous prétexte que c’est design et donc compétent est inutile. Le « look design » n’est pas synonyme de praticité (il est même antinomique parfois). Rappelez au père que la poussette n’est jamais en vente dans le catalogue de l’homme moderne, ni dans les pages shopping de G-Q.
• Acheter une poussette à trois roues pour aller courir au bois le dimanche matin n’est pas raisonnable. D’ailleurs, courir le dimanche matin est ce bien raisonnable dans l’absolu ?
• Acheter une Roll-Royce (ou son équivalent poussette) au petit dès la naissance est un très mauvais choix à long terme. rappelez-vous que le luxe est une drogue dont il est très difficile de décrocher. Enfouir son enfant sous le cachemire à deux mois est en faire un ado qui refusera de prendre les transports en commun et réclamera une limousine pour rentrer du lycée. Il est inutile de trop gâter un enfant dans l’incapacité de verbaliser sa reconnaissance. Plus tard non plus, mais c’est un autre problème.
Maintenat, passons aux vraies questions à se poser au moment de l’achat :
• Pouvez-vous la porter seule sur deux ou trois volées de marches du métro ? Ne nous leurrons pas : il est assez rare de trouver main secourable. Le principe de solidarité n’est plus inscrit dans l’usage social. L’équation moderne étant : nain = pestiféré, vous rejoignez la caste des intouchables. Certains pensent que la maternité est contagieuse et se transmet par un simple regard.
• Pouvez-vous la plier d’une seule main ? L’autre sera déjà bien occupée à tenir le môme, les sacs, le coffre de la voiture, tenir en respect l’enfoiré qui vous oppresse pour votre place de parking et retenir l’aîné qui veut se jeter sous le camion-poubelle. On reconnaît les pros à celles qui savent, un enfant sous chaque bras, plier et ranger d’un coup de pied élégant une poussette-canne tout en téléphonant à une copine.
• Votre poussette est-elle brevetée aéronautique ? A-t-elle passé les tests de résistance à l’effort en milieu aquatique (huit mois de pluie par an) ? Résistera-t-elle aux conditions extrêmes d’utilisation, c’est-à-dire aux conditions normales ? Est-elle capable de porter DEUX enfants et le fruit de vos récoltes au Franprix ? Est-elle capable de porter votre poids en cas de pénurie de bancs au parc ?
• Est-elle lavable ? Peut-on la débarrasser facilement des sécrétions diverses et variées que le corps d’un mini humain est capable de fabriquer en quantités démentes ? Sans oublier diverses substances nutritives externes et les crottes de chien ramassées sur le trottoir…
Françoise, je sais que tu es déjà là, je t’entends glapir de sous la table. Un humain, passé 18 mois, doit marcher, me dis-tu. Sincèrement, qui a déjà essayé de faire un marathon urbain moyen du samedi (course-activités-vie sociale) à pied avec un enfant de deux ans sait que CE N’EST PAS RAISONNABLE, ni pour vos nerfs, ni pour votre hanche (porté maternel), ni pour vos épaules (porté paternel). Allez Françoise, sois raisonnable et pousse !
* Au cas où : l’énigme originelle. Quel animal est à quatre pattes le matin, à deux le midi, et à trois le soir ? L’homme : enfant, il rampe ; adulte, il court ; vieillard, il s’appuie sur sa canne.
** Néophyte provient du grec néo, nouveau, et de phytos, plante. Tout est donc bien une histoire de petite graine.
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Tags: expérience utilisateur, oedipe, poussette

Pour retrouver son âme d’enfant — si tant est que l’on ait une âme et que celle-ci soit rangée proprement avec les vêtements trop petits —, nul n’est besoin de se faire lobotomiser dans un parc à thème ou de vendre son corps au premier dealer d’huile de palme hydrogénée venu. Il est une machine à remonter le temps que Wells et Einstein réunis n’avaient pas envisagé, même un soir où ils auraient abusé du schnaps d’importation : la réunion parent-professeur. Il me suffit de passer devant la directrice de l’école : immédiatement, je me sens pousser des couettes ; mes deux incisives s’écartent ; j’ai une énorme envie de faire pipi ; mes genoux se touchent ; mon dos se voûte sous le poids d’un Tatontan’s trop chargé. J’ai huit ans. J’en connais qui vomissent rien qu’à contempler le nuancier psychotique du chef déco de l’Administration* : je me sens donc privilégiée.
Après avoir posé ses fesses taille vingt ans de cassoulet sur des chaises taille 5 ans de Pépito, chacun réintègre le costume trop petit dans lequel il est rentré un jour de septembre lointain. Les chats ne font pas des chiens, l’enfant du timide, de la grande-gueule ou de la bimbo de service sera dans une statistique assez troublante le timide, grande-gueule ou bimbo de service. On redevient ce que l’on n’a jamais cessé d’être. Les vieux démons remontent à la surface et, dès lors, il est extrêmement difficile de se concentrer sur le discours professoral. À moins que, dès huit ans, nous ayons été déjà concentrés sur la maîtresse, assis au premier rang avec la raie bien où il faut et les crayons bien taillés.
Un deuxième phénomène malin se greffe sur le premier : si l’on rechigne à redevenir l’enfant que l’on était, on devient la version hyperbolisée de l’enfant que l’on a engendré. Si votre enfant manifeste un caractère étranger à ses deux géniteurs — on vous l’a certainement échangé à la clinique —, nul doute qu’en cette occasion, vous enfilerez sa panoplie exotique. Pour ma part, ayant pourtant toujours pointé du côté des individus à crayons bien taillés du premier rang (oui, je sais, c’est plus chic d’avoir été cancre), je suis, lors de ces réunions, dans l’incapacité de me concentrer. La fenêtre m’appelle ; mes jambes me démangent ; je chuchote comme une folle avec ma voisine. Sors (encore) de ce corps mon fils ! Après avoir, avec la pudeur d’un inspecteur des RG, inspecté son bureau, je peux constater avec une agréable absence de surprise (je suis sa mère, j’ai toujours raison) que le casier de mon fils-le grand est, au même titre que son cartable, sa chambre et parfois sa tête, dans un joyeux foutoir. Toutes les pièces sont présentes, mais pas forcément dans l’ordre attendu. Enchaînée à ce bureau, je serais définitivement investie de cette totale mauvaise foi, cette flemme permanente et cette hygiène approximative qui le caractérisent et dont je ne connais la source. (sa créativité et sa musculature prodigieuses sont, de toute évidence, induites par mon ADN)
Il est temps alors de se consacrer au but de la réunion. Moins au discours de la maîtresse (mea culpa) qu’à mes pairs, mes collègues du bureau des parents. J’en dresserai un inventaire succinct, les interactions entre ces individus pouvant être l’objet d’une étude séparée plus approfondie.
• Passons sur ceux qui arrivent en retard et ceux qui doivent partir avant la fin. Parmi eux, certains ont plus de trois enfants et plusieurs réunions simultanées : ils sont canonisables.
• Les légalistes s’inquiètent du respect du programme, ils ont révisé avant de venir, connaissent tous les alinéas et maîtrisent la terminologie académique. Leur descendance a mal au ventre le matin dimanche soir.
• Les commentateurs, espèce la plus adaptée à la réunion, ont une voie traînante et prennent tout leur temps. Personne n’ose leur rappeler la sacro-sainte maxime « du général au particulier bordel ». Ils circonvulent, ils digressent. Ils endorment. À 18H3O, tout le monde baille, à 19h45, tout le monde a envie de les achever, y compris la maîtresse. Leur descendance vous raconte sa vie par le menu pendant que les autres jouent au foot dehors.
• Les show-men ont enfin un public captif : leur heure de gloire est arrivée. Cette espèce considère toute réunion comme un exercice d’autopromotion : acteur, il parlera de ses relations, boulanger, il offrira des petits pains, comptable, il réclamera des explications sur la gestion des comptes de la coopé ; « parce qu’il est de la partie ».
• Les zélés notent tout. Quand vous vous pencherez sur leurs épaules pour copier, inquiète d’avoir raté quelque chose d’important pendant votre sieste, vous vous apercevrez qu’il s’agit de la liste des courses à faire avant de rentrer.
• Les fayots hochent la tête en rythme et remercient prématurément la maîtresse pour son investissement personnel (la rentrée date de trois semaines). Leurs enfants seront collants comme un rideau de douche et vous flatteront sans vergogne pour obtenir un rab’ de gâteau.
• Les copines du fond prennent la réunion pour l’heure du thé, médisent de leurs petits camarades de jeu et planifient le prochain mercredi. Elles se plaindront plus tard du manque de concentration de leur enfant. (mea maxima culpa)
• Les débutants observent, affamés, le quotidien de leur enfant, les confirmés regardent leur montre.
• les investis posent des questions sérieuses à la maîtresse ; les dilettantes se demandent le nom de la maîtresse : ils se sont trompés de classe.
• Les timides sont racagnassés dans le fond, assaillis par de vieilles terreurs scolaires. Dix ans de psychanalyse à la poubelle.
• Les grincheux ne disent rien, mais envoient un tsunami d’ondes négatives par l’arrière. L’école ne les a pas aimés, ils lui ont bien rendu. Ils détestent les fonctionnaires, les feux rouges et les enfants des autres. Ils assistent aux réunions pour savourer le déplaisir de constater que plus rien n’est comme avant.
Repue du spectacle de l’assistance, je me tourne enfin vers le tableau. Quelle est la vue de l’autre côté du bureau ? Comment la maîtresse perçoit-elle ces inconnus et cette comédie humaine saisonnière ? À sa place, comment ne pas chercher dans ces visages et ces tics, la glaise originelle des petites têtes qu’elle côtoie tous les jours ? Et comment vit-elle cette expérience schizophrénique, elle, soumise à la double peine des réunions parents-profs de ses propres enfants ?
Et toi, Françoise? Que faisais-tu dans ces réunions ? Inspectais-tu discrètement le casier du petit ? Y trouvais-tu déjà des photos de Tahiti ? Allez, va, ne fais pas ta maligne, je n’en connais aucune qui ait su y résister.
* beige vomi, rose tarama, jaune qui rend les dents poreuses, vert suicide, bleu piscine un lundi matin de fin novembre.
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maisoneden•roman#19.1
2007
Purgatoire mammalogique. (part 1)
Les objets biologiques importants vont par paires, les obsessions aussi. Des seins, des seins, des seins. J’étouffais sous les seins. Des seins trop gros. Des trop petits. Des qui tombaient. Des qui faisaient la gueule. Des qui louchaient. Des qui trichaient. Des trop aimés, d’autres pas assez. Des qui auraient bien voulu, mais qui ne pouvaient plus. Des qui pouvaient encore, mais abandonnaient. Des seins comme des cauchemars, j’en suais la nuit. Des seins qui m’accusaient malgré mon innocence. Des seins qui suppliaient. Je saturais de seins. On me prenait à évaluer méchamment toutes les paires qui passaient. Après quinze années d’études, dix ans d’expérience hospitalière, une thèse sur l’imagerie numérique appliquée à l’évaluation de la chirurgie plastique, une demi-douzaine de D.U., dont un de microchirurgie, j’opérais des seins à la chaîne ; spécialiste en nibards.
Je jouissais d’un très élégant cabinet, si l’on goûte le style Napoléon III, et d’une plaque rutilante : « Service de chirurgie esthétique thoraco-abdominale ». Mon banquier m’appelait par mon prénom. J’appréciais à sa juste mesure le gentil coussin qui s’arrondissait doucettement sur mon compte. Je n’avais ni le temps ni l’énergie d’en profiter. L’établissement privé du docteur Haoun, dont j’étais la responsable du secteur mammaire, ne désemplissait pas. Cet habile praticien devait sa renommée à quelques réussites mondaines, ainsi qu’à l’incroyable publicité gratuite fournie par la télévision. Haoun passait pour un joker médiatique. Il portait beau, parlait bien. Il savait rassurer le chaland pour l’appâter sous ses dehors bonasses de médecin de famille. Il était de tous les débats, reportages et articles « spécial beauté ». Le monde entier riait ou criait au scandale tout en notant fébrilement le numéro de la clinique : une véritable névrose transsociale. Je voyais des mères surendettées prendre un crédit supplémentaire pour s’offrir une dernière chance. De toutes jeunes filles grillaient leur livret dès leurs dix-huit ans pour se payer une paire à l’image des bimbos précompensées. Étudiante, j’avais espéré un métier d’avenir, le temps m’avait rattrapée ; j’avais un métier d’actualité. La chirurgie esthétique devenait un marché de masse. Moi, j’étais à l’abattage. Haoun, chirurgien médiocre, mais businessman visionnaire, avait développé une organisation à deux vitesses. Une partie clairement isolée de la clinique de l’Alma était réservée à une clientèle aisée désireuse d’être traitée à la hauteur de sa ligne de crédit : salons particuliers de réception, suites décorées par Jacques Garfield, infirmières personnelles et accompagnements postopératoires somptueusement discrets. L’autre partie ressemblait à une version médicalisée de l’hôtel discount. Les consultations préalables étaient sommaires, peu coûteuses en service. Un protocole très strict en limitait la durée ; il avait pour but premier d’identifier les cas trop complexes, voire douteux, afin de les éliminer du système. Le séjour se trouvait réduit au minimum légal : la décoration des chambres communes était spartiate, les salles d’opération fonctionnaient en batterie. À l’arrière de la clinique, une file ininterrompue d’anonymes emmaillotés laissait sa place aux nouveaux arrivants. Haoun avait cinq idées par minutes, trois rendez-vous par quart d’heure. Sa dernière trouvaille commerciale en date avait fait sauter notre standard téléphonique. En proposant un paiement très échelonné sans frais à une clientèle populaire, il avait autorisé l’accès de la chirurgie esthétique aux plus modestes. Le fantasme enfin accessible d’une beauté ou d’une jeunesse sur commande, entre cuisine équipée et vacances au ski. Sa vision, certes discutable, restait dans les bornes de la légalité. Ce n’était pas le cas de toutes les usines à silicone fleurissant à sa suite. Haoun, échaudé par quelques procès dispendieux, ne lésinait jamais sur la qualité des fournitures. Il recrutait soigneusement ses esclaves dans la crème du service public. Nous touchions des primes conséquentes sur le rendement. Les réclamations des patients annulaient ces primes ou entraînaient une révocation rapide. Un circuit vidéo filmait en permanence consultations et opérations. Un jour, un avocat viendrait nous tendre le bistouri. Les chirurgiens devaient faire leurs preuves dans le secteur plébéien pour accéder à la clientèle de la clinique de luxe. La concurrence interne était donc sauvage.
Le docteur Haoun, réincarnation physique troublante de Peter Sellers, avait le regard enfantin d’un Hrundi V. Bakshi. Son sourire éclatant, mis en valeur par une chaude carnation minutieusement entretenue, semblait inaltérable. Il était d’une correction désuète avec les dames, très « éducation anglaise », on ne lui connaissait aucun vice, sinon un faible pour les rousses généreusement dotées. Il y pourvoyait personnellement si le besoin s’en faisait sentir. Cet homme d’affaires intransigeant cachait un cœur de midinette. Sur les murs de son bureau, acajou nappé de soie brochée, il collectionnait les portraits dédicacés de ses patients les plus célèbres, soigneusement enchâssés d’argent, comme autant de photos de famille. Il collectait, puis donnait à relier somptueusement, toutes les parutions-presses people, soi-disant à titre de documentation. Il frétillait d’aise dès qu’une actrice lui demande audience et gémissait sans fin si une déesse de son cheptel osait changer de fournisseur. William B. Haoun avait hérité de sa mère, fugace starlette égyptienne, une fascination sans limites pour les feux de la rampe. Ce chirurgien thésaurisait les liftings de stars comme d’autres les autographes, se réchauffant par procuration à la lumière divine de leur célébrité. Boulimique, il ne dédaignait pas non plus l’étincelle vacillante de gloires télévisuelles plus discutables. Une apparition à l’écran lui suffisait. La diffusion tenait chez lui de la divinisation.
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Quand Morphée s’en fout

S’il est un droit parfaitement négligé par la Déclaration universelle des droits de l’homme c’est bien celui du sommeil.
Depuis une petite dizaine d’années, je vis en déficit chronique. Les sillons précoces et coûteux en crème palliative apparus récemment sur mon visage ne sont pas dus à mon grand âge — je suis, quoi qu’en disent mes fils, encore très jeune et j’ai un merveilleux potentiel génétique —, mais au sabotage systématique du renouvellement de mon capital cellulaire par le propre fruit de mes entrailles.
Nous ne naissons pas tous libres et égaux en droit du sommeil. Certains vous diront que leur machin a fait ses nuits dès la maternité et, que dès la première année, il dormait le dimanche matin jusqu’à 10 h. Et puis quoi encore ? Goethe dans le texte à 6 mois ? Ceux là, même pas je leur cause.
Les statistiques sont gaussiennes : très peu de nouveau-nés font leur nuit, très peu ne dorment jamais (nous compatissons), la plupart dorment mal pendant trois ou quatre ans.
Ceux, qui se sont déjà retrouvés impuissants devant un berceau spasmodique, après avoir réalisé la check-list d’usage (couche/Roger, le plein/Roger, T°/optimal) peuvent comprendre la pulsion qui fait de chacun un meurtrier en puissance. Le manque de sommeil peut transformer n’importe quel individu aimant en un monstre psychopathe cherchant dans son univers domestique proche comment éteindre ces cris au plus vite et retourner se coucher : la fenêtre, le congélateur, le vide-ordures. Que celui ou celle qui ne s’est pas recouché un oreiller sur la tête pour ne plus entendre ses cris ; qui ne s’est pas endormi devant un micro-ondes, laissant bouillir le biberon ; qui n’a pas sangloté en regardant l’aube se lever sur tous ces bonnes gens vautrés dans les bras de Morphée et n’a pas, alors, maudit l’humanité, jette la première pierre ! J’aurais même pu dormir sur un lit de pierre.
En suivant les conseils des copines, on pourrait s’en sortir en se mettant au rythme du premier enfant. C’est à dire, dormir en fractionné à peu près toute la journée en se mettant en veille pour quelques mois (années ?), mais on a l’outrecuidance de la jeunesse et l’envie idiote de continuer à avoir une vie sociale, une vie active et une vie culturelle (là, je plaisante)
On se prépare de grands moments de solitude : les 1er janvier au petit matin, à peu près tous les humains du même fuseau horaire dormiront du sommeil récupérateur du juste et de l’alcoolisme SAUF VOUS. Il fallait y penser avant de vous coucher deux heures avant.
L’énergie morphéenne est, comme l’énergie solaire, impossible à stocker. Inutile donc d’envisager de dormir AVANT d’avoir des enfants, sauf pour le plaisir. Pourquoi stocke-t-on la graisse dans les cellules et pas le sommeil ? Encore une question sur laquelle dame évolution ferait bien de se pencher (un peu dépassée par les évènements, ce dernier siècle, la bonne dame). Il faut donc appliquer des méthodes éprouvées par les grands navigateurs, les élèves des classes préparatoires et les mercenaires : les microsommeils ou sommeil flash.
Ces plages de récupération en milieu hostile (PRMH) sont cachées au coeur de vos activités, à condition de savoir, tel le flamant rose, dormir sur une seule patte sans en avoir l’air.
Quelques suggestions :
• Devant le micro-onde (le revoilà) ou le bain-marie du bib’ : 30s à 5 mm selon la technologie choisie.
• En allaitant ou en donnant le bib’ : avec un bon entraînement et un bon calage. les deux formes d’allaitement se valent en terme de rentabilité sommeil : ce que vous perdez en temps de préparation, vous le gagnez en terme de récupération, surtout quand le père se lève. 10 à 45 mm selon les gabarits.
• Dans la file d’attente du supermarché : 15 à 20 mm selon la fréquentation choisir un samedi vers 17h, optimal.
• Dans les transports en commun, privilégiez les trajets les plus longs, sans changements, la déambulation endort les monstres. 15 à 30 mm selon les trajets. (attention, possibilité de se retrouver au dépôt avec les objets trouvés)
• Dans une voiture, si vous n’avez pas de chauffeur, seul le passage à la station de nettoyage est autorisé. 5 à 10 mm de sommeil selon le cycle choisi (mon conseil, prendre le supplément polish).
• Dormir sous la douche : le bain est beaucoup plus dangereux et moins écolo. 5 a 10mm selon votre cumulus.
• Devant un documentaire animalier le dimanche aprèm’ : mini 60 mm, privilégiez le monde aquatique, effet soporifique efficace même sur les microspectateurs.
Plus tard, quand vos enfants seront plus grands et sortables, vous aurez le droit de vous endormir au cinéma devant panique au zoo IV : soit 90 mm de sieste bien méritée. Ahh, dormir au cinéma…
L’étape supérieure est de savoir dormir en marchant, mais seuls certains yogis et certains adolescents maîtrisent cette technique.
Au deuxième enfant, on est prévenu et opérationnel, mais, par définition, il y en a un premier bien actif et ces petits salopiauds ne sont jamais synchro. Au troisième ? Je ne veux même pas envisager la question, le souvenir du manque de sommeil me brûle encore les yeux. Selon une amie proche, elle-même heureuse cosignataire de quatre enfants : on entend les cris du premier et on se lève, le deuxième avec moins d’enthousiasme, le troisième, on l’entend, mais on ne se lève pas, le quatrième, on ne l’entend même pas. Un quatrième ? De la pure science-fiction.
Depuis peu, mon-fils-le-petit étant en maternelle, je suis sortie du long tunnel : quand le réveil sonne vers 7 h15, mes deux garçons ronflent encore. Je rampe vers leur chambre pour les réveiller doucement et les préparer à l’idée que, dans une heure, il faudra rejoindre l’univers carcéral, froid et sans accès numérique de l’école. Au fond de moi, je repousse une autre forme de bande-son : un bon clairon, un seau d’eau froide et VENGEANCE!!!!!
Oui je sais, c’est bas, mais ça fait du bien.
Dolto, es-tu là ? Françoise si tu es là, répond maintenant à cette question : pourquoi les enfants se lèvent-ils plus tôt le week-end que la semaine ? Merci de me répondre assez vite, avant que je commette l’irréparable.
Spéciale dédicace à madame et monsieur H, nouveaux adhérents au club des parents sans sommeil.
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Tags: enfants, morphée, sommeil
Rocket man
1972, le drapeau sur la lune avait trois ans. Moi aussi.
Elton John ressemblait à Dexter et ne chantait pas encore pour les princesses mortes et les BO des Disney.
En boucle, jusqu’à l’écœurement.
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Tags: rocket man
maisoneden•roman#18

Venise-Clamart.
J’ouvre les yeux. Les murs de ma chambre d’hôtel me contemplent sans me reconnaître. Venise, trois heures du matin. Le narcisse impassible se mire dans le vernis de la table basse. Je sais avant de décrocher. La bête est sortie de la jungle. Personne ne vous appelle au milieu de la nuit pour vous parler de la météo. La voix de mon père me semble si proche malgré la distance. « Éden ? » Il n’a pas besoin d’en dire plus. Sa présence dessine la forme même de l’absence.
– Où es-tu ? Je prends le premier avion, j’arrive.
– Elle est déjà partie, Éden. C’est arrivé hier soir. Très vite. Ils n’ont rien pu faire à l’hôpital.
– J’arrive.
Voilà, cette fois je suis en retard.
Nous voilà tous les deux assis à la table de cuisine suédoise. Nous buvons du thé. Elle possédait une sorte de thé pour chaque heure. Rien dans cette pièce ne révèle son absence. La vaisselle est faite, le pli du pantalon de mon père est toujours aussi impeccable. Seul, peut-être, le silence semble étranger. Ma mère écoutait la radio du matin jusqu’au soir. Il m’a demandé de préparer avec lui les vêtements pour habiller le corps. Il a choisi une robe de lin blanc, achetée pour un futur voyage en Tunisie. Il l’a repassée lui-même. Ils lui ont rendu ses bijoux. Il a gardé l’alliance et m’a offert sa bague de fiançailles. Je ne pouvais lui refuser cet abandon. Le téléphone sonne encore. Tacitement, nous nous partageons les appels. Condoléances d’usage. Date, lieu, merci de votre appel. Non, pas de cérémonie religieuse. Non, elle n’a pas souffert. Un A.V.C. pendant son sommeil. Un petit vaisseau qui claque dans le cerveau. Imprévisible. Oui, c’est vrai, on est peu de chose.
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Chuck, Chuck, Chuck
L’Étoffe des héros (The Right Stuff) /Philip Kaufman/1983.
Dennis Quaid, Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard…
De mon enfance de garnison, je n’ai gardé ni honte, ni rébellion contre l’autorité ou l’armée. La guerre est atroce. Vingt mots ne suffiront pas à régler le problème. Je n’y ai pas développé non plus un phantasme oedipien pour les hommes en uniforme ou les pompons de marin (quoique). J’ai cependant un certain faible pour les navigants. Mon enfance est imprégnée de l’odeur du kérosène, de l’odeur de cuir des blousons de vol, de l’odeur de la kro’ et des merguez au bar de l’escadrille. Au Noël-du-travail-de-papa, l’homme en rouge arrivait en hélicoptère et portait des rangers au pied.
J’ai mes limites : Ma libido ne s’affole pas à la vue de n’importe quel pékin muni d’un chewing-gum et d’une paire de Ray-ban doré. Statistiquement, le pourcentage d’abrutis est le même chez les navigants que chez les rampants.
Est-ce cette nostalgie qui me fait voir et revoir ce film ? ou simplement Sam Shepard ? Je ne me lasse jamais de regarder Chuck Yeager, une épaule démontée, passer pour la première fois le mur du son dans un avion-suicide sans jamais perdre son flegme (et utiliser son chwing’). Je n’aurais pas aimé être la « Glamourous Glennys » qui l’attendait sur le tarmac. J’aurais aimé avoir le courage d’être dans cette fusée orange moi aussi.
Le vrai Yeager, juste pour se faire du bien :
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